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Friends m'a menti sur l'amitié : ce qu'une jeune cliente neuroatypique m'a appris sur moi-même

Il y a des séances qui ne nous quittent pas. Celle d'aujourd'hui en fait partie.


Une jeune cliente, TDAH, HPI, TSA, m'a parlé de son rêve. Pas un rêve de réussite scolaire ou professionnelle. Un rêve d'amitié. Un groupe soudé, des passions communes, des liens indéfectibles, façon bande d'ados dans Stranger Things, réunis autour d'une partie de donjons et dragons. Elle regrettait, avec toute la lucidité douloureuse de son jeune âge, de ne pas être invitée. Ici. Là. Ailleurs.


Et moi, de l'autre côté du bureau, j'ai senti quelque chose remonter.


Ma série doudou


J'avais neuf ou dix ans. C'était l'été 94 ou 95, il faisait chaud : ma cousine m'a fait découvrir Friends. Je ne le savais pas encore, mais cette série allait devenir ma série doudou. Celle que je regardais en cachette parce que les rires gras de la bande son agaçaient à la maison. Celle pour laquelle j'ai dépensé mes derniers francs d'enfant pour m'acheter les cassettes, troquées plus tard contre des DVD. Celle que j'ai visionnée en VOST, en boucle, parfois avec une attention totale, parfois juste en fond sonore, simplement pour entendre les voix familières.


Je l'ai regardée plusieurs fois chaque année, jusqu'à mes presque quarante ans. J'ai cité ses répliques en long, en large et en travers, parfois sans même m'en rendre compte. Aujourd'hui encore, certaines situations de vie me font immédiatement penser à un épisode, une scène, une phrase.


Ce n'est que bien plus tard, après mes diagnostics, que j'ai compris un peu mieux pourquoi cette série avait pris une telle place. Je crois que ce qui me rassurait, c'était de savoir exactement ce qui allait se passer. Pas de surprise, pas d'incertitude à gérer, juste un monde familier qui ne me prenait jamais au dépourvu. Les voix, la musique, les répliques que je connaissais par cœur, tout ça avait quelque chose de confortable, comme un refuge.. Un endroit où je pouvais me poser, sans effort.

Il y avait aussi ces personnages tellement typés, tellement constants. Chandler et son ironie permanente, Monica et son perfectionnisme maniaque, Joey et sa naïveté attendrissante... etc Je savais toujours comment chacun allait réagir. Cette prévisibilité des caractères me rassurait autant que celle de l'intrigue, je pouvais m'identifier facilement, sans avoir à deviner qui était qui.

Et puis il y avait les rires enregistrés. Sur le moment je ne le formulais pas comme ça, mais je crois que ce laugh track me servait de boussole. Il m'indiquait quand quelque chose était censé être drôle, là où dans la vraie vie, décoder l'humour ou une interaction sociale en temps réel a toujours été un exercice bien plus périlleux pour moi.


Et puis, il y avait cette sensation étrange de "je ne pense à rien". Quand on connaît déjà l'histoire par cœur, on n'a plus besoin de se concentrer pour comprendre ce qui se passe. L'esprit peut vagabonder, se relâcher, ou au contraire s'accrocher à un détail qu'on adore, une réplique, une scène, sans jamais se lasser.


Je ne sais pas si ma façon de vivre cet attachement est universelle chez les personnes neuroatypiques, je ne pense pas d'ailleurs. Chacun a sa propre relation à ce qui l'apaise. Ce qui est certain, en revanche, c'est que Friends revient très souvent parmi les séries citées par les personnes autistes comme un repère. Je ne suis donc visiblement pas la seule à avoir trouvé dans cet univers quelque chose de précieux. Pour moi en tout cas, ce besoin de retourner sans cesse vers cette même serie, les mêmes personnages, n'a jamais été un hasard. C'était un mode d'emploi que je m'étais construit, sans le savoir, pour me sentir bien.


Ce que Friends m'a vendu sans que je le sache


Mais ce n'est pas tant le fait d'avoir regardé cette série plus que de raison qui m'a frappée aujourd'hui. C'est autre chose.


Friends, sans que je m'en rende compte, a façonné une image de l'amitié à laquelle j'ai aspiré pendant des années. Ce groupe soudé qui traverse tout ensemble. Comme aujourd'hui ce fil WhatsApp imaginaire où l'on se raconte sa journée, ses peines, ses joies, ses petits riens. Cette appartenance que j'ai cherchée, parfois au prix fort.


Je me souviens des soirées à pleurer, enfant, de ne pas être invitée aux anniversaires, aux soirées pyjama. Plus tard, adulte, de ne pas être conviée aux sorties entre collègues que je croyais être des amies. Je me souviens d'avoir modifié mes goûts, mon rire, mes tenues, ma façon de parler, pour tenter de correspondre. Je me souviens des nuits à ruminer, à rejouer les interactions, à regarder les stories Instagram de collègues qui se taguaient entre elles.

Qu'avais-je fait de mal ? Étais-je trop, ou pas assez ? Trop rigide, trop spontanée, trop sans filtre, pas assez comme les autres ? Ce décalage a toujours été là, perceptible, sans que je sache toujours le nommer.


Comprendre, enfin, pourquoi je n'ai jamais voulu de ce que je croyais vouloir


Quand mes diagnostics sont arrivés, je n'ai pas tout compris immédiatement. La compréhension est venue avec le temps, par couches successives. Mais une chose s'est éclaircie : vouloir appartenir à un groupe, pour moi, relevait peut-être d'un leurre. Une injonction sociale plus qu'un besoin réel.

Avec le recul, je ne suis pas certaine d'avoir aimé l'idée d'appartenir à un groupe. Je ne suis pas certaine d'avoir aimé être invitée, si ce n'est pour ressentir, l'espace d'un instant, que je comptais pour quelqu'un. Mais au fond, le groupe me met mal à l'aise. Dans une conversation à plusieurs, j'observe tout en même temps, sans pouvoir m'en empêcher : le ton que prend telle personne, un silence un peu trop long, un regard qui se détourne. Je cherche à décoder chaque détail, et il m'arrive très souvent d'en tirer une mauvaise conclusion, comme penser que quelqu'un ne m'apprécie pas alors que ce n'est peut être pas du tout le cas. Je passe aussi beaucoup de temps à anticiper ce que je vais dire avant même de le dire, à guetter le bon moment pour prendre la parole. Parfois ça se voit, je bafouille ou j'interviens au mauvais moment. Parfois au contraire ça ne se voit pas du tout, et je donne l'impression d'être parfaitement à l'aise, presque brillante ^^, alors qu'en réalité je joue un rôle appris (un des talents du caméléon). Dans les deux cas, ça demande une énergie folle. Ça fatigue, ça use, ça brouille les idées !


Je peux me réjouir d'une invitation, l'attendre avec impatience, et ressentir une fatigue immense rien qu'en y pensant. Avoir envie de rentrer chez moi au bout de cinq minutes. Annuler au dernier moment, ou pire, espérer secrètement que l'annulation vienne de l'autre.


Je n'aime pas mélanger mes amitiés. Je préfère les relations duelles, en tête à tête, où je peux être moi même, ou du moins m'en approcher (j'y travaille encore). Là, je n'ai personne d'autre à observer, aucune distraction, je peux me concentrer entièrement sur la personne en face de moi.

Je n'aime pas non plus croiser mes cercles sociaux entre eux. Avec chaque personne, j'ai construit au fil du temps une version un peu différente de moi même, une façon d'être adaptée à cette relation précise. Si je mélange les gens, ces différentes versions de moi se retrouvent face à face, et je ne sais plus très bien laquelle montrer. C'est comme si plusieurs facettes de mon identité devaient coexister dans la même pièce, et ça me met mal à l'aise.


Ma conviction, profondément personnelle, est que l'appartenance à un groupe, pour une personne neuroatypique, peut être une douce utopie. Une utopie que j'ai longtemps idéalisée, précisément parce que je n'avais que Friends comme référence pour comprendre ce qu'était l'amitié.

Cette bande de six copains inséparables, toujours là les uns pour les autres, m'a longtemps servi de modèle, sans que je remette jamais en question ce qu'il y avait de fabriqué là dedans. Une fiction, comme toutes les fictions. Il m'a fallu du temps pour le comprendre, et davantage encore pour cesser de m'en vouloir de ne pas y être arrivée. Aujourd'hui, je regarde cette utopie pour ce qu'elle est : une belle histoire, pas un objectif de vie. Je vais mieux seule. Ma batterie sociale me le rend chaque jour.


La question qui ne m'a pas lâchée en rentrant


Face à cette jeune cliente, j'ai cherché les mots justes. Mon propre cheminement personnel n'avait pas sa place dans cette séance, ce n'est ni mon rôle ni le cadre professionnel qui me lie à elle. Je lui ai dit qu'elle n'avait probablement pas encore croisé les bonnes personnes, celles avec qui les choses seraient plus simples, plus naturelles. C'était sincère. C'est aussi souvent vrai, à son âge, les groupes se cherchent encore, les affinités ne sont pas figées.


Mais en le disant, je savais que ce n'était qu'une partie de la réponse. Peut être qu'elle rencontrera ces personnes. Peut être aussi que son besoin d'appartenance prendra une autre forme en grandissant, différente de ce qu'elle imagine aujourd'hui. Je n'en sais rien, et ce n'est de toute façon pas à moi de le décider pour elle. Ce qui a été vrai pour moi ne le sera peut être pas pour elle.

Alors en rentrant, une question m'a accompagnée, une question que je n'ai pas eu à résoudre pour elle et que je ne suis toujours pas certaine de savoir résoudre pour moi : et si moi non plus, je n'avais pas encore rencontré les bonnes personnes ?

Je n'ai pas de réponse définitive. Et c'est peut être très bien ainsi. Ce que je sais, c'est que le besoin d'appartenance n'est ni une faiblesse, ni une obligation. Il n'existe pas une seule façon d'être entourée, ni un seul modèle d'amitié valable. Pour certaines personnes neuroatypiques, le lien duel, choisi, profond, suffit largement. Pour d'autres, le groupe reste un espace désiré, parfois trouvé, parfois encore en chemin.


Ce qui compte, je crois, ce n'est pas de coller à un modèle, fût-il aussi attachant que celui d'une série culte regardée pendant trente ans. C'est de comprendre ce qui nous apaise vraiment, ce qui nous épuise, et de se donner le droit de construire des liens à notre image, même s'ils ne ressemblent à rien de ce que la télévision nous a vendu.

Ma jeune cliente n'a probablement jamais vu un épisode de Friends. Elle, c'est Stranger Things et une partie de donjons et dragons entre ami.es qui la font rêver. Nos références n'ont rien en commun. Et pourtant, sur le fond, nos souhaits se sont croisés, à quelques années d'écart. Le même désir d'appartenir, le même espoir d'un lien soudé et durable.


J'aurais voulu lui dire que ce besoin lui passerait probablement, qu'elle apprendrait peut être, comme moi, à trouver son équilibre ailleurs. Mais ce n'était pas mon rôle. Mon rôle, ce jour là, était de l'écouter, de valider ce qu'elle ressentait, et de lui laisser le temps de faire, elle aussi, son propre chemin.


Adèle,


Psychopédagogue, consultante en bilans de compétences, spécialisée dans l'accompagnement des profils TSA et TDAH.

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